REVES TRAUMATIQUES DES REFUGIES

REVES TRAUMATIQUES DES RÉFUGIÉS

Par Paul Wiener [1]

J’ai retrouvé chez un jeune réfugié cambodgien un rêve traumatique qui m’est familier. Ky a 17 ans. Il était en France depuis trois ans, fut interné en Thaïlande, a beaucoup souffert avant son départ. Peu mentalisé, il est parfois inhibé, son organisation économique est insuffisante. C’est un garçon expérimenté mais relativement immature. Il rêve souvent de retour au Cambodge, les Khmers rouges le menacent là bas. “Merde”, se dit-il dans le rêve, “comment je vais revenir en France ?“ Il se sent « coincé », se réveille. Dans son rêve, il se retrouve au Cambodge “comme avant”. Il rationalise son désir de revenir en France. « Là-bas on ne peut pas faire des études supérieures, on ne fait pas ce qu’on veut ».

L’exil

L’expérience de l’exil engage profondément le réfugié. Sa vie se trouve bouleversée, son identité est remise en question, ses objets habituels sont perdus, l’angoisse de séparation infantile est réactivée. Il peut éprouver des angoisses persécution et de la culpabilité. Son économie psychique, sa dynamique se désorganisent, il aura à se réorganiser dans son pays d’accueil. Je renvoie ceux qui sont intéressés par cette problématique aux multiples facettes au beau livre de Léon et Rebecca GRINBERG, psychanalystes argentins exilés à Madrid. [2]: Je m’en tiens, quant à moi, à cette parcelle limitée de l’expérience de l’exilé que constitue le rêve traumatique.

L’émigration hongroise arrivée en France après la révolution anticommuniste de 1956, celle que je connais le mieux, a des caractéristiques propres. Le futur émigré souhaite le plus souvent quitter son pays. Il n’a que dans de cas rares fui un danger réel, le visant personnellement. Il espère trouver à l’étranger des conditions propices à son épanouissement. A tort ou à raison, il s’est cru brimer chez lui. Une fois arrivé au pays d’accueil, il aura tendance à nier l’importance des liens qui le rattachent à la Hongrie. Il n’est donc pas de bon ton dans les milieux de ces émigrés hongrois de faire état, ou même d’éprouver le mal du pays. Au début des années soixante du siècle dernier, les émigrés n’avaient même pas la possibilité de retourner en visite dans ce pays resté une démocratie populaire. Les arrivés plus récents, des années quatre-vingt, devaient, en général, attendre au moins quelques années pour le faire. Dans ces conditions, on comprend que le rêve répétitif du retour ait pris une importance particulière. Souvent c’était le seul signe évident, sinon accepté, de l’attachement au pays.

Sa production, son évolution sont largement indépendants des liens familiaux ou domestiques du réfugié. Par contre, le contenu manifeste subit l’influence de la censure exercée à l’égard des manifestations du mal du pays. Si ses capacités d’élaboration le lui permettent, le .réfugié peut tirer parti du rêve pour alimenter sa dynamique psychique et pour mieux aménager son économie. L’évolution dépend aussi du degré d’intégration au pays d’accueil, et des relations au pays d’origine et à sa culture. L’épreuve du premier retour est à cet égard importante.

            Ilona

Ilona suivait dans sa fratrie un frère mort en bas âge, neuf mois avant sa naissance. La mère, qui souhaitait un autre garçon, était déçue. Est-ce en raison de la présence d’une bonne d’origine gitane, très aimée par la petite fille, sa mère prétendait en plaisantant qu’Ilona n’était pas sa fille mais lui avait été vendue par des gitans. Ilona se sentait ainsi repoussée par sa mère et étrangère à sa famille. Son grand-père a écrit sur les gitans et les juifs. Elle est restée attachée à son père, décédé en 1966, alors qu’elle passait quinze jours en France.

Elle se sentait incapable de rester en Hongrie et en 1969 revint à Paris pour s’y installer. Les rêves répétitifs débutent après le dépôt de sa demande de carte de réfugié. Dans son rêve, elle va à Budapest en train. Elle voudrait revenir à Paris, mais ne peut le faire, car elle se trouve enfermée dans le wagon. Elle s’étouffe, se sent claustrée, se réveille toute en sueur et se rassure en réalisant qu’elle se trouve chez elle, à Paris. Ce cauchemar la hante durant ses périodes d’angoisse, pendant lesquelles elle ne fait pas d’autres rêves. Elle ne pouvait ni se détacher du pays, ni épouser son ami qu’elle venait rejoindre. Dans sa psychanalyse elle a souvent parlé de son rêve répétitif, fortement investi. Ses associations concernent la naissance, sa renaissance en France, et elles expriment des angoisses claustrophobiques. L’analyste, un compatriote, n’intervenait pas à propos de ce rêve, mais il était important, croyait-elle, de pouvoir en parler. Ce rêve signifiait, pensait Ilona, qu’elle n’était pas libre de se rendre là où elle le souhaitait, qu’elle ne pouvait pas « renaître ». C’était un rêve dépressif, d’angoisse de mort. « Retourner pour mourir », et elle citait à ce propos l’oraison funèbre hongroise médiévale: “Nous sommes faits de poussières et de cendres”. Dans ce temps, elle travaillait près de la frontière belge. Elle prit l’habitude, pour aller dans ce pays, de se cacher dans la voiture de ses amis qui, eux, n’avaient pas besoin de visa. Au bout de trois ans d’analyse, elle s’est rendue compte que son ami portait le même prénom que son père. Le mariage devint alors possible. Elle adopta la religion de son futur mari, ce qui, en la séparant de sa famille, en assurant sa “renaissance”, correspondait à une réalisation fantasmatique de son roman familial. Celui-ci a-t-il habituellement pour fonction de permettre l’accomplissement fantasmatique du désir œdipien ? En effet, si on n’est pas l’enfant de sa mère, on n’a pas à craindre le tabou de l’inceste dans les relations avec les parents officiels. La conversion se révélait un excellent compromis au sens métapsychologique. Elle assurait l’union aux père-époux, aux prénoms identiques. Ilona est retournée en Hongrie pour se convertir là-bas en obtenant ainsi le viatique du pays natal. Sa mère, avec qui sa relation s’est améliorée depuis la mort de son père, l’a déjà accordé: “je te laisse partir”, a-t-elle déclaré.

Le rêve de retour ne s’est plus reproduit après son premier voyage en Hongrie qu’elle a entrepris dans un véritable état de trac. Investi comme il l’était par Ilona, le rêve a pu s’intégrer dans la dynamique de son évolution, sans en être le moteur. Chez d’autres, comme nous allons le voir, ce même rêve typique reste relativement isolé du contexte psychi­que, voire s’éprouve comme manifestation parasitaire. Enfin, l’histoire d’Ilona est intéressante, dans la mesure où, trop jeune pour avoir souffert de la vie dure de la période stalinienne et n’ayant pas subi le traumatisme majeur de 1956, ni celui de l’exode qui l’a suivi, elle témoigne du fait que le rêve typique des réfugiés est le produit non pas des circonstances traumatiques d’un départ dramatique, mais qu’il est dû au traumatisme de la séparation elle-même d’avec le pays natal.

Quel est l’accomplissement de désir du rêve? Le contenu manifeste exprime le vœu de ne pas rester en Hongrie. Comme le disait un autre rêveur, j’avalerais mon chapeau, pourquoi fallait-il revenir ici?” En fait, le sens du contenu latent est l’inverse. La pensée du rêve exprime le désir de retour; le rêveur, inconsciemment, voudrait se retrouver dans son pays.

Jean

Jean est parti en 1956, âgé de 21 ans. Son adaptation pendant les deux premières années de son séjour à l’étranger laissait à désirer. Il est alors devenu insomniaque pour des décennies. Il est arrivé sur le divan au cours de la troisième année, après un changement de pays supplémentaire. Le rêve de retour ne joue pas de rôle important dans son analyse, mais reste investi par ailleurs. Il se retrouve dans son rêve dans un endroit désagréable, plus ou moins entouré de flammes. C’est un paysage volcanique, infernal. Il sait qu’il se trouve en Hongrie, se sent incapable d’en sortir. Angoisse et réveil consécutifs sont fréquents. L’impossibilité de sortir du pays symbolise, en première approximation, son impasse existentielle. Lui-même a traversé à pied de champs semblables pendant sa fuite de Hongrie. Il y a perdu les photos de sa mère décédée. La perte des photos de famille n’est pas exceptionnelle chez des émigrés et traduit le désir de rompre avec le passé. Jean a éprouvé de vifs regrets et une grande culpabilité après cette perte. Les flammes évoquent les fusées éclairant les champs pendant la nuit de sa fuite. Il pense aussi au héros d’un roman lu dans son enfance qui se fait passer pour un autre afin d’épouser la femme qu’il aime. L’histoire est racontée plus tard par sa fille. Son père est parti loin mais il venait la retrouver la nuit avant de disparaître définitivement.[3]

Partir, quitter le pays est équivalent à la perte symbolique de la mère. En français on dit aussi patrie, en Hongrie on parle seulement de mère patrie. Partir à l’étranger, c’est abandonner son identité, se faire passer pour un autre. Et il commet un lapsus: “Quand je me suis sauvé d’Autriche pour aller en Hongrie ». Il a, évidemment, fait le contraire. Ce lapsus indique le sens caché du rêve : retourner en Hongrie en se cachant de la censure interne. En effet, des contre-investissements empêchent le mal du pays de se manifester consciemment. Pour épouser sa nouvelle vie, Jean ne doit pas regretter l’ancienne, censée avoir été malheureuse. Ainsi le désir actuel qui se manifeste dans le rêve de retour est le désir de retourner en Hongrie, c’est le mal du pays. Le rêve répétitif a abandonné Jean, comme c’est arrivé à tant d’autres, après sa première visite en Hongrie.

Le désir de retour peut se manifester plus directement dans le rêve : Mme Vera LIGETI a suivi à Vienne de 1958 à 1963, 150 jeunes réfugiés hongrois inadaptés. Mme LIGETI note: “Les rêves leur étaient désagréables, presque tous décrivaient le rêve typique des réfugiés: on est de nouveau à la maison, tout est redevenu normal, comme avant le départ. On est offusqué et troublé que ceux du pays ne prennent pas du tout conscience de la réalité de leur fuite héroïque”. Ce rêve est typique des réfugiés qui n’ont pas établi de contre-investissements à l’encontre du mal du pays, du fait sans doute de leur refus d’adaptation. Le fait même de leur départ est dénié. Personne ne s’en est aperçu, il est comme annulé. Regretteraient-ils leur départ ?

Pierre et Yves

A l’inverse, quand les contre-investissements sont permanents et puissants, le rêve subsiste indéfiniment. Pierre est parti en 1956. Encore trente ans après il refait le même rêve. Il l’a fait il y a trois mois, six mois: il est â Budapest, habite à l’hôtel. Il est plus ou moins venu sur invitation, descend dans la rue, traverse au feu rouge, agent de police lui demande ses papiers. Ce n’est pas un contrôle politique. Il cherche désespérément ses papiers, il les a oubliés à l’hôtel. Il se réveille. Pierre a beaucoup de relations avec la Hongrie et les Hongrois. Cependant, il n’y est jamais retourné. Revenir au pays, même en visite, c’est admettre le désir d’y rentrer. Pierre n’a rien à dire de son rêve, “c’est vraiment trivial”. Il aime les rêves où il parle, tient un discours; rêves avec du texte. “Ce rêve de retour est frustrant, suranné, dégénéré”. Ne sait pas quoi en faire; il devrait faire des rêves plus intéressants. “Rêve à quatre sous »; dépourvu de fantasme, de curieux”. Il ne devrait pas rêver cette merde. “C’est comme la diarrhée, le mal de tête. Il ne dépend guère de vous. Un thème rebattu, une connerie, comme un éditorial, monnaie de singe, le rêve de tout le monde”.

Pour mieux comprendre le contenu de ce type de rêve à intervention ouvertement surmoïque, je cite Yves, réfugié de 1956, aussi bien mentalisé que Pierre. Dans son rêve, il se promène au bord du Danube, à Buda, (rive droite), regarde les montagnes, se sent euphorique. Il connaît tout cela, tout est à lui, il chie sur tout le monde. Tout à coup il réalise qu’il n’a plus ses papiers en poche (pas d’intervention des autorités); recherche hystérique des papiers, angoisse, culpabilité, “Pourquoi fallait-il revenir ici?”

Dans les rêves de Pierre et d’Yves, on trouve une note mégalomaniaque, ce qui correspond à leur personnalité narcissique et égocentrique. Pierre rentre sur invitation. Yves domine la ville. La perte des papiers est vécue comme une castration. Ces aspects du contenu latent sont explicités par ce que Yves dit d’une pièce de Ionesco, L’homme aux valises: “A l’aller d’une visite dans son pays d’origine, celui-ci est un homme important, on lui demande des autographes. Au retour, on ne le connaît plus”. En réalité, cette pièce de théâtre complexe, ayant certainement sa source dans le rêve répétitif des réfugiés, ne comporte pas de passage semblable. L’homme aux valises est confronté dès le début de la pièce à des ennuis. Cette dernière version du rêve, celle de Pierre et d’Yves, non seulement exauce le désir actuel de retour au pays, refoulé de la conscience, mais elle satisfait d’abord – et punit par la castration ensuite-, une aspiration à la toute-puissance, certainement ancienne et bien ancrée dans leur personnalité

Et les rêves typiques

Les rêves d’Ilona et de Jean ressemblent à des rêves typiques d’inhibition. Comme on sait, ces derniers expriment “le conflit des volontés, le non » [4] En l’occurrence, conformément à ses intentions inconscientes, le rêveur devrait être content de se retrouver dans son pays d’origine, alors que la censure s’oppose à ce désir.

Les rêves de Pierre et d’Yves ressemblent aussi à un autre rêve typique, au rêve de gêne, de confusion, comme l’a remarqué Madame Josée Violette dans son intervention au congrès de Budapest. L’exemple le plus connu de ces rêves de confusion est celui de la nudité. Dans le rêve de confusion de Pierre et d’Yves, ce ne sont pas les habits qui font défaut, mais les papiers. La perte des papiers d’identité en tant que thème des rêves de confusion s’observe aussi en dehors du contexte de l’émigration. Elle symbolise alors la perte d’identité. D’autres défaillances peuvent également figurer à ce dernier titre dans les rêves. Ainsi un réfugié, acteur connu dans son pays d’origine, se trouve confondu dans son rêve pour avoir oublié son texte.

Les rêves d’inhibition et de confusion des réfugiés répondent à des situations socio-culturelles plus complexes que celles auxquelles appartiennent les rêves typiques correspondants. On peut alors se demander si les rêves typiques relativement évolués, comme le rêve d’examen ou les rêves de réfugiés, ne sont pas étayés sur le modèle d’un rêve typique onto-et phylogénétiquement plus ancien. Il s’agirait alors de rêves d’inhibition ou de confusion mis au service d’un nouveau thème. Je ne détiens pas les preuves d’une telle filiation. La question reste ouverte.

En l’absence de contre-investissement, le travail du rêve peut aboutir à une solution progrédiante. Une Française née en Algérie, encore française à cette époque, fille de fonctionnaire, donc non pied noir, a été forcée de partir vers l’âge de 14 ans, en raison de la guerre, sans même avoir dit au revoir à ses amies. Elle se retrouve en rêve, quelques années plus tard, errant dans les rues de sa ville natale. La ville est comme un dédale. (Donc, sortir serait difficile mais pas impossible). Une solution existe. L’errance se termine par l’adoption d’une petite fille. C’est un rêve répétitif, mais ce n’est pas un cauchemar. Est-ce elle-même qu’adopte la jeune fille, réparant ainsi le volet narcissique du traumatisme de séparation par ses propres moyens ? en évitant d’aborder, à ce moment-là, l’Oedipe.

A propos de rêves typiques de nudité, S. FREUD cite un passage de « Henri-le-Vert », roman de Gottfried KELLER : Ulysse rencontre, nu et couvert de boue, Nausicaa et ses compagnes. Cette expérience de la honte serait, selon KELLER, un cauchemar typique des voyageurs qui, en rêve, perçoivent de loin leur patrie.[5] Ils souhaitent y entrer : l’angoisse de ne pas pouvoir se couvrir ou se cacher les réveille. Ce texte nous intéresse essentiellement par la remarque de S. FREUD qui suit : “Derrière les vœux irréprochables et conformes à la conscience des sans-patrie, font irruption dans le rêve les vœux infantiles refoulés et interdits, et c’est pourquoi le rêve, qu’objective la légende de Nausicaa, se transforme régulièrement en cauchemar”. Il s’agit ici du désir de s’exhiber.

Le désir infantile

Quel est le désir infantile caché derrière le rêve répétitif des apatrides? Depuis Otto RANK, les angoisses de claustrophobie sont interprétées comme révélatrices de mouvements de retour fantasmatique ambivalent au sein maternel. On y trouve à la fois le désir de revenir en arrière aux temps heureux de la symbiose, du narcissisme primaire et l’angoisse de s’y trouver enfermé, étouffé. Margaret MAHLER parle d’angoisse de ré-engloutissement. L’angoisse de séparation des enfants qui rêvent d’être étouffés par leur mère est projetée sur celle-ci. Ce ne sont pas eux, les enfants qui ne veulent pas la quitter mais c’est elle qui les retient, ce qui est d’ailleurs souvent aussi le cas. Or, de nombreux rêves de réfugiés hongrois prennent fin sur la sensation claustrophobique de se trouver enfermé là-bas sans possibilité de retour.

Le désir infantile satisfait par le rêve répétitif des réfugiés est donc de retourner en amont des séparations traumatiques physiologiques que nous avons tous endurées (naissance, sevrage, individuation). La régression symbolique au sein maternel pourrait être un premier moment important de la renaissance du réfugié à sa nouvelle vie, comme elle l’est de tout processus de création.[6] Mais cette satisfaction réveille immédiatement les angoisses de ré-engloutissement que nous avons déjà rencontrées sous leur forme rationalisée, plus ou moins consciente : le refus ou le refoulement du mal du pays. La relation des réfugiés à leur pays d’origine, faite d’attirance et de répulsion, apparaît donc plus ambivalente que je ne pouvais le penser au premier abord. Pour des raisons politiques ou personnelles ils ne veulent pas  reconnaître leur mal de pays. Le désir de rentrer au pays est projeté et devient l’impossibilité d’en sortir. Ce n’est pas moi qui veux rentrer, ce sont eux qui me retiennent. Le plaisir de s’y retrouver est transformé en angoisse. Quand on a envie de retourner dans son pays, sans vouloir reconnaître ce désir, la mère patrie est vécue comme une mère abusive.

Leur ambivalence s’inscrit dans un contexte de perturbation qualitative et quantitative des relations objectales chez de nombreux jeunes réfugiés hongrois. Qualitative dans la mesure où ils ont souvent beaucoup de mal à établir des liens affectifs durables. Mme LIGETI l’a noté. Quantitative, car la quête compulsive de relations sexuelles avec des partenaires changeants pouvait occuper une place démesurée dans l’économie psychique de certains d’entre eux. On note ainsi une similitude dans les difficultés d’aimer et dans l’aptitude à porter de l’amour à la mère patrie.

Une dernière question: quelle est l’origine du mal du pays chez l’émigrant ? La perte d’objet, comme chacun sait, entraîne une libération pulsionnelle. La pulsion détachée de l’objet reste sans emploi. Maria TÖRÖK parle à ce propos de maladie du deuil. La nostalgie du pays d’origine ne serait-elle pas le réemploi temporaire de la libido libérée à l’occasion de la séparation du pays natal, une forme de deuil ? Et dans le cas où il existe un contre-investissement important, comme chez nos Hongrois, le fond affectif inemployé contribue à alimenter, en dehors des relations objectales perturbées, la compulsion de répétition entretenant le rêve traumatique des réfugiés?

Le traumatisme par manque

Une fois dissipés les effets dramatiques du départ, le traumatisme des réfugiés n’est plus une simple séquelle de l’effraction du pare excitations. La séparation devient elle-même la situation traumatogène et entretient une constellation traumatique. Le lien intime, affectif, au pays, à la communauté va manquer durablement. Le pays d’accueil dans ces cas ne remplace pas le pays d’origine. Une dépression, variable selon les personnes, se développe. Elle peut se manifester directement ou seulement indirectement, par des insomnies ou d’autres symptômes somatiques ou encore par des réalisations hypocondriaques. C’est une dépression sans objet, une dépression essentielle, au sens de Pierre Marty.[7] Le traumatisme n’est plus amortissable par répétition car la situation traumatique est devenue permanente et durable. Il s’agit d’un traumatisme de séparation qui ravive par voie régressive l’angoisse de séparation infantile. Pour l’enfant le traumatisme de séparation le plus grave est la mort de la mère, en particulier dans les cas où le deuil ne se fait pas. L’expression « mère patrie » crée un lien en français entre la perte de la mère et la perte de la patrie, malgré l’étymologie latine patria « pays du père ».[8] Celui qui ne peut rentrer chez lui, l’apatride, subie une perte qui rappelle la séparation d’avec la mère. Le sommeil est un état régressif favorable à l’expression onirique des désirs infantiles, en l’occurrence celui de retrouver la mère en renouant avec le pays. La nostalgie des réfugiés résulte ainsi d’un traumatisme engendré comme par un défaut, par un manque. Ce traumatisme est différent des traumatismes plus fréquents, dus aux excès de stimulation qui enfoncent la barrière de protection des pare-excitations. Il est des exilés qui admettent de souffrir de l’éloignement de la patrie. Les réfugiés hongrois ne le reconnaissaient pas S’ils avaient admis leur souffrances, celles-ci, conscientes auraient pues s’exprimer plus directement. Pablo PICASSO, a-t-il connu une situation semblable ? [9

Résumons les caractères du rêve des réfugiés:

Ce rêve est un rêve typique, car un grand nombre de réfugiés, sinon tous, l’ont connu. Le contenu manifeste varie, il provient de fonds personnels différents et s’étaye sur des rêves typiques variés, mais la pensée latente du rêve est la même chez tous : retrouver la mère patrie et ainsi le lien à la mère. Les associations du rêveur sont relativement pauvres. La compréhension des rêves typiques exige le recours à de nombreux témoignages, comme l’a déjà remarqué S. FREUD.

C’est un rêve de régression en amont d’un événement traumatique, à valeur symbolique de passage, comme les rêves d’examen. Si j’avais échoué à mon examen, si je n’avais pas quitté mon pays, je serais encore un enfant, un jeune irresponsable mais heureux, et je ne serais pas confronté à la situation difficile que je connais actuellement. C’est un cauchemar, car il vise la satisfaction d’un désir infantile inacceptable. Son irrecevabilité se traduit par l’activation des angoisses moïques de ré-engloutissement.

C’est un rêve traumatique, car répétitif et en l’absence de contre-investissements trop importants il vise, en principe, l’abréaction du traumatisme de séparation, au sens du dégagement de BIBRING, par la répétition du trauma. Toutefois si la situation du réfugié perdure, c’est-à-dire s’il ne rentre pas chez lui et continue à nier sa nostalgie du pays la situation traumatogène subsiste et entretient indéfiniment un traumatisme par manque.

[1] Conférence présentée au Congrès de Psychanalyse tenu à Budapest à l’automne 1987. Sujet du congrès : Le Trauma. Parue dans la revue « Le Coq-Héron », N° 108, 1988.  Le texte actuel a été revu et partiellement  modifié.

[2]    GRINBERG L. et R. Psychanalyse du migrant et de l’exilé, éditions CESURA, Lyon. 1986

[3] PERUTZ L. Le cavalier suédois, Seghers, Paris, 1983

[4]    . FREUD, S Traumdeutung, Gesammelte Werke. II/III, p. 251[5]     FREUD, S. op. cité, p.252

[6]  EHRENZWEIG, A « L’ordre caché de l’art », 1974, Gallimard.

[7] Marty P. La psychosomatique de l’adulte, P.U.F. Que sais-je ?  1990, pp. 29-31

[8] Petit Robert de la langue française

[9] On peut lire à ce sujet : WIENER P. Deux rêves de PICASSO, in Le Coq-Héron, 189, 2007

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