Notes de lecture Jacques et Judith Dupont

Il s’agit d’un livre intéressant, voire important, rédigé par Paul Wiener, Bokor apportant son expérience et ses illustrations.

C’est un livre ambitieux, qui cherche à aborder le problème de l’aventure nazie – que l’auteur décrit comme une régression –  à la fois par le biais psychologique, politique, sociologique. Une des critiques pourrait justement porter sur cet excès d’ambition. A part le biais psychologique, aucun n’est suffisamment approfondi. La tâche était d’ailleurs impossible dans le cadre d’un seul ouvrage. En même temps, n’aborder que par un seul côté le problème de Hitler, son étonnant succès, la débâcle morale d’une nation et de la majorité de sa population n’aurait pas pu donner son sens à l’événement. Il fallait donc le courage d’entreprendre cette tâche impossible.

Wiener montre comment l’Allemagne, ou plus exactement les peuples qui aujourd’hui la composent, ont subi depuis les débuts de leur histoire des traumatismes successifs ; la guerre perdue de 14-18, les clauses de la paix et la crise de 1929 en étant les derniers. Ces traumatismes fournissent une des bases de la tragédie nazie. Il situe une autre de ces bases dans la sauvagerie qui a fait surface au cours de la Première Guerre Mondiale, et qui a acquis en quelque sorte droit de cité dans le comportement des groupes humains, comme en témoigne le tour pris par l’histoire depuis lors.

La psychologie de Hitler, sa paranoïa, et les effets sur son entourage et sur le peuple allemand sont longuement analysés en partant de l’enfance de celui-ci. Enfant pas très heureux, victime d’un père rigide, fonctionnaire autrichien, il se réfugie dans les jupes de sa mère. Elève médiocre, plutôt rêveur, tempérament artistique. Deux fois refusé à l’Ecole des Beaux-Arts. Je dirais que ce jury a de lourdes responsabilités …Outre son talent artistique, le jeune Adolphe a de réels talents d’orateur, privilégiant l’antisémitisme dont il constate, et bientôt cultive l’efficacité.

Ce fil conducteur psychanalytique est peut-être un peu trop longuement exploité ; il en résulte un certain déséquilibre du livre et quelques répétitions. Toutefois il est intéressant de voir à l’œuvre la force de conviction et d’entraînement que peut dégager l’énergie de la paranoïa. La majorité du peuple allemand s’est laissée emporter par cette force, puis peu à peu compromettre dans des actions qu’elle ne pouvait supporter avoir commises qu’en maintenant leur légitimité. Sans doute, compte tenu des circonstances historiques, politiques, économiques, un grave désordre serait survenu en Allemagne de toute façon. Hitler ne l’a pas déclanché, mais il a certainement contribué, sa pathologie aidant, à lui donner sa forme.

Un facteur important est pratiquement absent du livre : les calamiteuses erreurs, compromissions, parfois choix délibérés des responsables européens sont insuffisamment traités, au profit de la psychologie du tribun et de ses acolytes.  Ça et là mention est faite des conditions économiques de l’Allemagne d’après-guerre, non sans souligner leur importance. La rupture entre les grands progrès des Allemands dans l’industrie, les découvertes, les sciences en général et le retard considérable de la politique et de ce qu’on appelle aujourd’hui la « gouvernance », n’est pas évoquée.

Les considérations psychologiques à propos de Hitler et ses partisans proches sont convaincantes. Mais l’explication que tente Wiener du succès populaire et sa persistance jusqu’à l’absurde, me paraît insuffisante. A l’auteur aussi, d’ailleurs, comme il le note lui-même. Mais qui oserait lui reprocher de ne pas répondre à toutes les questions ?

Wiener montre aussi un fait important : la sauvagerie existe en chaque humain. Elle est plus ou moins bien maîtrisée et canalisée par les effets de la civilisation. Mais une digue s’est rompue au moment de la Première Guerre Mondiale et n’a jamais pu être reconstruite depuis. Wiener fait le triste bilan des explosions de sauvagerie qui se sont produites jusqu’à nos jours et qui se poursuivent. Notamment en Hongrie, son pays d’origine, où aujourd’hui même il ne fait pas bon d’être Juif, et encore moins Gitan.

En conclusion, cet ouvrage ne prétend pas résoudre tous les problèmes posés par l’apparition et le succès du nazisme, mais il a le mérite de stimuler la réflexion sur des sujets qui sont d’une brûlante actualité. Car, manifestement, on n’en a pas fini avec Hitler…

Paru dans « Le Coq Héron » 204, mars 2011

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