REVES TRAUMATIQUES DES REFUGIES

REVES TRAUMATIQUES DES RÉFUGIÉS

Par Paul Wiener [1]

J’ai retrouvé chez un jeune réfugié cambodgien un rêve traumatique qui m’est familier. Ky a 17 ans. Il était en France depuis trois ans, fut interné en Thaïlande, a beaucoup souffert avant son départ. Peu mentalisé, il est parfois inhibé, son organisation économique est insuffisante. C’est un garçon expérimenté mais relativement immature. Il rêve souvent de retour au Cambodge, les Khmers rouges le menacent là bas. “Merde”, se dit-il dans le rêve, “comment je vais revenir en France ?“ Il se sent « coincé », se réveille. Dans son rêve, il se retrouve au Cambodge “comme avant”. Il rationalise son désir de revenir en France. « Là-bas on ne peut pas faire des études supérieures, on ne fait pas ce qu’on veut ».

L’exil

L’expérience de l’exil engage profondément le réfugié. Sa vie se trouve bouleversée, son identité est remise en question, ses objets habituels sont perdus, l’angoisse de séparation infantile est réactivée. Il peut éprouver des angoisses persécution et de la culpabilité. Son économie psychique, sa dynamique se désorganisent, il aura à se réorganiser dans son pays d’accueil. Je renvoie ceux qui sont intéressés par cette problématique aux multiples facettes au beau livre de Léon et Rebecca GRINBERG, psychanalystes argentins exilés à Madrid. [2]: Je m’en tiens, quant à moi, à cette parcelle limitée de l’expérience de l’exilé que constitue le rêve traumatique.

L’émigration hongroise arrivée en France après la révolution anticommuniste de 1956, celle que je connais le mieux, a des caractéristiques propres. Le futur émigré souhaite le plus souvent quitter son pays. Il n’a que dans de cas rares fui un danger réel, le visant personnellement. Il espère trouver à l’étranger des conditions propices à son épanouissement. A tort ou à raison, il s’est cru brimer chez lui. Une fois arrivé au pays d’accueil, il aura tendance à nier l’importance des liens qui le rattachent à la Hongrie. Il n’est donc pas de bon ton dans les milieux de ces émigrés hongrois de faire état, ou même d’éprouver le mal du pays. Au début des années soixante du siècle dernier, les émigrés n’avaient même pas la possibilité de retourner en visite dans ce pays resté une démocratie populaire. Les arrivés plus récents, des années quatre-vingt, devaient, en général, attendre au moins quelques années pour le faire. Dans ces conditions, on comprend que le rêve répétitif du retour ait pris une importance particulière. Souvent c’était le seul signe évident, sinon accepté, de l’attachement au pays.

Sa production, son évolution sont largement indépendants des liens familiaux ou domestiques du réfugié. Par contre, le contenu manifeste subit l’influence de la censure exercée à l’égard des manifestations du mal du pays. Si ses capacités d’élaboration le lui permettent, le .réfugié peut tirer parti du rêve pour alimenter sa dynamique psychique et pour mieux aménager son économie. L’évolution dépend aussi du degré d’intégration au pays d’accueil, et des relations au pays d’origine et à sa culture. L’épreuve du premier retour est à cet égard importante.

            Ilona

Ilona suivait dans sa fratrie un frère mort en bas âge, neuf mois avant sa naissance. La mère, qui souhaitait un autre garçon, était déçue. Est-ce en raison de la présence d’une bonne d’origine gitane, très aimée par la petite fille, sa mère prétendait en plaisantant qu’Ilona n’était pas sa fille mais lui avait été vendue par des gitans. Ilona se sentait ainsi repoussée par sa mère et étrangère à sa famille. Son grand-père a écrit sur les gitans et les juifs. Elle est restée attachée à son père, décédé en 1966, alors qu’elle passait quinze jours en France.

Elle se sentait incapable de rester en Hongrie et en 1969 revint à Paris pour s’y installer. Les rêves répétitifs débutent après le dépôt de sa demande de carte de réfugié. Dans son rêve, elle va à Budapest en train. Elle voudrait revenir à Paris, mais ne peut le faire, car elle se trouve enfermée dans le wagon. Elle s’étouffe, se sent claustrée, se réveille toute en sueur et se rassure en réalisant qu’elle se trouve chez elle, à Paris. Ce cauchemar la hante durant ses périodes d’angoisse, pendant lesquelles elle ne fait pas d’autres rêves. Elle ne pouvait ni se détacher du pays, ni épouser son ami qu’elle venait rejoindre. Dans sa psychanalyse elle a souvent parlé de son rêve répétitif, fortement investi. Ses associations concernent la naissance, sa renaissance en France, et elles expriment des angoisses claustrophobiques. L’analyste, un compatriote, n’intervenait pas à propos de ce rêve, mais il était important, croyait-elle, de pouvoir en parler. Ce rêve signifiait, pensait Ilona, qu’elle n’était pas libre de se rendre là où elle le souhaitait, qu’elle ne pouvait pas « renaître ». C’était un rêve dépressif, d’angoisse de mort. « Retourner pour mourir », et elle citait à ce propos l’oraison funèbre hongroise médiévale: “Nous sommes faits de poussières et de cendres”. Dans ce temps, elle travaillait près de la frontière belge. Elle prit l’habitude, pour aller dans ce pays, de se cacher dans la voiture de ses amis qui, eux, n’avaient pas besoin de visa. Au bout de trois ans d’analyse, elle s’est rendue compte que son ami portait le même prénom que son père. Le mariage devint alors possible. Elle adopta la religion de son futur mari, ce qui, en la séparant de sa famille, en assurant sa “renaissance”, correspondait à une réalisation fantasmatique de son roman familial. Celui-ci a-t-il habituellement pour fonction de permettre l’accomplissement fantasmatique du désir œdipien ? En effet, si on n’est pas l’enfant de sa mère, on n’a pas à craindre le tabou de l’inceste dans les relations avec les parents officiels. La conversion se révélait un excellent compromis au sens métapsychologique. Elle assurait l’union aux père-époux, aux prénoms identiques. Ilona est retournée en Hongrie pour se convertir là-bas en obtenant ainsi le viatique du pays natal. Sa mère, avec qui sa relation s’est améliorée depuis la mort de son père, l’a déjà accordé: “je te laisse partir”, a-t-elle déclaré.

Le rêve de retour ne s’est plus reproduit après son premier voyage en Hongrie qu’elle a entrepris dans un véritable état de trac. Investi comme il l’était par Ilona, le rêve a pu s’intégrer dans la dynamique de son évolution, sans en être le moteur. Chez d’autres, comme nous allons le voir, ce même rêve typique reste relativement isolé du contexte psychi­que, voire s’éprouve comme manifestation parasitaire. Enfin, l’histoire d’Ilona est intéressante, dans la mesure où, trop jeune pour avoir souffert de la vie dure de la période stalinienne et n’ayant pas subi le traumatisme majeur de 1956, ni celui de l’exode qui l’a suivi, elle témoigne du fait que le rêve typique des réfugiés est le produit non pas des circonstances traumatiques d’un départ dramatique, mais qu’il est dû au traumatisme de la séparation elle-même d’avec le pays natal.

Quel est l’accomplissement de désir du rêve? Le contenu manifeste exprime le vœu de ne pas rester en Hongrie. Comme le disait un autre rêveur, j’avalerais mon chapeau, pourquoi fallait-il revenir ici?” En fait, le sens du contenu latent est l’inverse. La pensée du rêve exprime le désir de retour; le rêveur, inconsciemment, voudrait se retrouver dans son pays.

Jean

Jean est parti en 1956, âgé de 21 ans. Son adaptation pendant les deux premières années de son séjour à l’étranger laissait à désirer. Il est alors devenu insomniaque pour des décennies. Il est arrivé sur le divan au cours de la troisième année, après un changement de pays supplémentaire. Le rêve de retour ne joue pas de rôle important dans son analyse, mais reste investi par ailleurs. Il se retrouve dans son rêve dans un endroit désagréable, plus ou moins entouré de flammes. C’est un paysage volcanique, infernal. Il sait qu’il se trouve en Hongrie, se sent incapable d’en sortir. Angoisse et réveil consécutifs sont fréquents. L’impossibilité de sortir du pays symbolise, en première approximation, son impasse existentielle. Lui-même a traversé à pied de champs semblables pendant sa fuite de Hongrie. Il y a perdu les photos de sa mère décédée. La perte des photos de famille n’est pas exceptionnelle chez des émigrés et traduit le désir de rompre avec le passé. Jean a éprouvé de vifs regrets et une grande culpabilité après cette perte. Les flammes évoquent les fusées éclairant les champs pendant la nuit de sa fuite. Il pense aussi au héros d’un roman lu dans son enfance qui se fait passer pour un autre afin d’épouser la femme qu’il aime. L’histoire est racontée plus tard par sa fille. Son père est parti loin mais il venait la retrouver la nuit avant de disparaître définitivement.[3]

Partir, quitter le pays est équivalent à la perte symbolique de la mère. En français on dit aussi patrie, en Hongrie on parle seulement de mère patrie. Partir à l’étranger, c’est abandonner son identité, se faire passer pour un autre. Et il commet un lapsus: “Quand je me suis sauvé d’Autriche pour aller en Hongrie ». Il a, évidemment, fait le contraire. Ce lapsus indique le sens caché du rêve : retourner en Hongrie en se cachant de la censure interne. En effet, des contre-investissements empêchent le mal du pays de se manifester consciemment. Pour épouser sa nouvelle vie, Jean ne doit pas regretter l’ancienne, censée avoir été malheureuse. Ainsi le désir actuel qui se manifeste dans le rêve de retour est le désir de retourner en Hongrie, c’est le mal du pays. Le rêve répétitif a abandonné Jean, comme c’est arrivé à tant d’autres, après sa première visite en Hongrie.

Le désir de retour peut se manifester plus directement dans le rêve : Mme Vera LIGETI a suivi à Vienne de 1958 à 1963, 150 jeunes réfugiés hongrois inadaptés. Mme LIGETI note: “Les rêves leur étaient désagréables, presque tous décrivaient le rêve typique des réfugiés: on est de nouveau à la maison, tout est redevenu normal, comme avant le départ. On est offusqué et troublé que ceux du pays ne prennent pas du tout conscience de la réalité de leur fuite héroïque”. Ce rêve est typique des réfugiés qui n’ont pas établi de contre-investissements à l’encontre du mal du pays, du fait sans doute de leur refus d’adaptation. Le fait même de leur départ est dénié. Personne ne s’en est aperçu, il est comme annulé. Regretteraient-ils leur départ ?

Pierre et Yves

A l’inverse, quand les contre-investissements sont permanents et puissants, le rêve subsiste indéfiniment. Pierre est parti en 1956. Encore trente ans après il refait le même rêve. Il l’a fait il y a trois mois, six mois: il est â Budapest, habite à l’hôtel. Il est plus ou moins venu sur invitation, descend dans la rue, traverse au feu rouge, agent de police lui demande ses papiers. Ce n’est pas un contrôle politique. Il cherche désespérément ses papiers, il les a oubliés à l’hôtel. Il se réveille. Pierre a beaucoup de relations avec la Hongrie et les Hongrois. Cependant, il n’y est jamais retourné. Revenir au pays, même en visite, c’est admettre le désir d’y rentrer. Pierre n’a rien à dire de son rêve, “c’est vraiment trivial”. Il aime les rêves où il parle, tient un discours; rêves avec du texte. “Ce rêve de retour est frustrant, suranné, dégénéré”. Ne sait pas quoi en faire; il devrait faire des rêves plus intéressants. “Rêve à quatre sous »; dépourvu de fantasme, de curieux”. Il ne devrait pas rêver cette merde. “C’est comme la diarrhée, le mal de tête. Il ne dépend guère de vous. Un thème rebattu, une connerie, comme un éditorial, monnaie de singe, le rêve de tout le monde”.

Pour mieux comprendre le contenu de ce type de rêve à intervention ouvertement surmoïque, je cite Yves, réfugié de 1956, aussi bien mentalisé que Pierre. Dans son rêve, il se promène au bord du Danube, à Buda, (rive droite), regarde les montagnes, se sent euphorique. Il connaît tout cela, tout est à lui, il chie sur tout le monde. Tout à coup il réalise qu’il n’a plus ses papiers en poche (pas d’intervention des autorités); recherche hystérique des papiers, angoisse, culpabilité, “Pourquoi fallait-il revenir ici?”

Dans les rêves de Pierre et d’Yves, on trouve une note mégalomaniaque, ce qui correspond à leur personnalité narcissique et égocentrique. Pierre rentre sur invitation. Yves domine la ville. La perte des papiers est vécue comme une castration. Ces aspects du contenu latent sont explicités par ce que Yves dit d’une pièce de Ionesco, L’homme aux valises: “A l’aller d’une visite dans son pays d’origine, celui-ci est un homme important, on lui demande des autographes. Au retour, on ne le connaît plus”. En réalité, cette pièce de théâtre complexe, ayant certainement sa source dans le rêve répétitif des réfugiés, ne comporte pas de passage semblable. L’homme aux valises est confronté dès le début de la pièce à des ennuis. Cette dernière version du rêve, celle de Pierre et d’Yves, non seulement exauce le désir actuel de retour au pays, refoulé de la conscience, mais elle satisfait d’abord – et punit par la castration ensuite-, une aspiration à la toute-puissance, certainement ancienne et bien ancrée dans leur personnalité

Et les rêves typiques

Les rêves d’Ilona et de Jean ressemblent à des rêves typiques d’inhibition. Comme on sait, ces derniers expriment “le conflit des volontés, le non » [4] En l’occurrence, conformément à ses intentions inconscientes, le rêveur devrait être content de se retrouver dans son pays d’origine, alors que la censure s’oppose à ce désir.

Les rêves de Pierre et d’Yves ressemblent aussi à un autre rêve typique, au rêve de gêne, de confusion, comme l’a remarqué Madame Josée Violette dans son intervention au congrès de Budapest. L’exemple le plus connu de ces rêves de confusion est celui de la nudité. Dans le rêve de confusion de Pierre et d’Yves, ce ne sont pas les habits qui font défaut, mais les papiers. La perte des papiers d’identité en tant que thème des rêves de confusion s’observe aussi en dehors du contexte de l’émigration. Elle symbolise alors la perte d’identité. D’autres défaillances peuvent également figurer à ce dernier titre dans les rêves. Ainsi un réfugié, acteur connu dans son pays d’origine, se trouve confondu dans son rêve pour avoir oublié son texte.

Les rêves d’inhibition et de confusion des réfugiés répondent à des situations socio-culturelles plus complexes que celles auxquelles appartiennent les rêves typiques correspondants. On peut alors se demander si les rêves typiques relativement évolués, comme le rêve d’examen ou les rêves de réfugiés, ne sont pas étayés sur le modèle d’un rêve typique onto-et phylogénétiquement plus ancien. Il s’agirait alors de rêves d’inhibition ou de confusion mis au service d’un nouveau thème. Je ne détiens pas les preuves d’une telle filiation. La question reste ouverte.

En l’absence de contre-investissement, le travail du rêve peut aboutir à une solution progrédiante. Une Française née en Algérie, encore française à cette époque, fille de fonctionnaire, donc non pied noir, a été forcée de partir vers l’âge de 14 ans, en raison de la guerre, sans même avoir dit au revoir à ses amies. Elle se retrouve en rêve, quelques années plus tard, errant dans les rues de sa ville natale. La ville est comme un dédale. (Donc, sortir serait difficile mais pas impossible). Une solution existe. L’errance se termine par l’adoption d’une petite fille. C’est un rêve répétitif, mais ce n’est pas un cauchemar. Est-ce elle-même qu’adopte la jeune fille, réparant ainsi le volet narcissique du traumatisme de séparation par ses propres moyens ? en évitant d’aborder, à ce moment-là, l’Oedipe.

A propos de rêves typiques de nudité, S. FREUD cite un passage de « Henri-le-Vert », roman de Gottfried KELLER : Ulysse rencontre, nu et couvert de boue, Nausicaa et ses compagnes. Cette expérience de la honte serait, selon KELLER, un cauchemar typique des voyageurs qui, en rêve, perçoivent de loin leur patrie.[5] Ils souhaitent y entrer : l’angoisse de ne pas pouvoir se couvrir ou se cacher les réveille. Ce texte nous intéresse essentiellement par la remarque de S. FREUD qui suit : “Derrière les vœux irréprochables et conformes à la conscience des sans-patrie, font irruption dans le rêve les vœux infantiles refoulés et interdits, et c’est pourquoi le rêve, qu’objective la légende de Nausicaa, se transforme régulièrement en cauchemar”. Il s’agit ici du désir de s’exhiber.

Le désir infantile

Quel est le désir infantile caché derrière le rêve répétitif des apatrides? Depuis Otto RANK, les angoisses de claustrophobie sont interprétées comme révélatrices de mouvements de retour fantasmatique ambivalent au sein maternel. On y trouve à la fois le désir de revenir en arrière aux temps heureux de la symbiose, du narcissisme primaire et l’angoisse de s’y trouver enfermé, étouffé. Margaret MAHLER parle d’angoisse de ré-engloutissement. L’angoisse de séparation des enfants qui rêvent d’être étouffés par leur mère est projetée sur celle-ci. Ce ne sont pas eux, les enfants qui ne veulent pas la quitter mais c’est elle qui les retient, ce qui est d’ailleurs souvent aussi le cas. Or, de nombreux rêves de réfugiés hongrois prennent fin sur la sensation claustrophobique de se trouver enfermé là-bas sans possibilité de retour.

Le désir infantile satisfait par le rêve répétitif des réfugiés est donc de retourner en amont des séparations traumatiques physiologiques que nous avons tous endurées (naissance, sevrage, individuation). La régression symbolique au sein maternel pourrait être un premier moment important de la renaissance du réfugié à sa nouvelle vie, comme elle l’est de tout processus de création.[6] Mais cette satisfaction réveille immédiatement les angoisses de ré-engloutissement que nous avons déjà rencontrées sous leur forme rationalisée, plus ou moins consciente : le refus ou le refoulement du mal du pays. La relation des réfugiés à leur pays d’origine, faite d’attirance et de répulsion, apparaît donc plus ambivalente que je ne pouvais le penser au premier abord. Pour des raisons politiques ou personnelles ils ne veulent pas  reconnaître leur mal de pays. Le désir de rentrer au pays est projeté et devient l’impossibilité d’en sortir. Ce n’est pas moi qui veux rentrer, ce sont eux qui me retiennent. Le plaisir de s’y retrouver est transformé en angoisse. Quand on a envie de retourner dans son pays, sans vouloir reconnaître ce désir, la mère patrie est vécue comme une mère abusive.

Leur ambivalence s’inscrit dans un contexte de perturbation qualitative et quantitative des relations objectales chez de nombreux jeunes réfugiés hongrois. Qualitative dans la mesure où ils ont souvent beaucoup de mal à établir des liens affectifs durables. Mme LIGETI l’a noté. Quantitative, car la quête compulsive de relations sexuelles avec des partenaires changeants pouvait occuper une place démesurée dans l’économie psychique de certains d’entre eux. On note ainsi une similitude dans les difficultés d’aimer et dans l’aptitude à porter de l’amour à la mère patrie.

Une dernière question: quelle est l’origine du mal du pays chez l’émigrant ? La perte d’objet, comme chacun sait, entraîne une libération pulsionnelle. La pulsion détachée de l’objet reste sans emploi. Maria TÖRÖK parle à ce propos de maladie du deuil. La nostalgie du pays d’origine ne serait-elle pas le réemploi temporaire de la libido libérée à l’occasion de la séparation du pays natal, une forme de deuil ? Et dans le cas où il existe un contre-investissement important, comme chez nos Hongrois, le fond affectif inemployé contribue à alimenter, en dehors des relations objectales perturbées, la compulsion de répétition entretenant le rêve traumatique des réfugiés?

Le traumatisme par manque

Une fois dissipés les effets dramatiques du départ, le traumatisme des réfugiés n’est plus une simple séquelle de l’effraction du pare excitations. La séparation devient elle-même la situation traumatogène et entretient une constellation traumatique. Le lien intime, affectif, au pays, à la communauté va manquer durablement. Le pays d’accueil dans ces cas ne remplace pas le pays d’origine. Une dépression, variable selon les personnes, se développe. Elle peut se manifester directement ou seulement indirectement, par des insomnies ou d’autres symptômes somatiques ou encore par des réalisations hypocondriaques. C’est une dépression sans objet, une dépression essentielle, au sens de Pierre Marty.[7] Le traumatisme n’est plus amortissable par répétition car la situation traumatique est devenue permanente et durable. Il s’agit d’un traumatisme de séparation qui ravive par voie régressive l’angoisse de séparation infantile. Pour l’enfant le traumatisme de séparation le plus grave est la mort de la mère, en particulier dans les cas où le deuil ne se fait pas. L’expression « mère patrie » crée un lien en français entre la perte de la mère et la perte de la patrie, malgré l’étymologie latine patria « pays du père ».[8] Celui qui ne peut rentrer chez lui, l’apatride, subie une perte qui rappelle la séparation d’avec la mère. Le sommeil est un état régressif favorable à l’expression onirique des désirs infantiles, en l’occurrence celui de retrouver la mère en renouant avec le pays. La nostalgie des réfugiés résulte ainsi d’un traumatisme engendré comme par un défaut, par un manque. Ce traumatisme est différent des traumatismes plus fréquents, dus aux excès de stimulation qui enfoncent la barrière de protection des pare-excitations. Il est des exilés qui admettent de souffrir de l’éloignement de la patrie. Les réfugiés hongrois ne le reconnaissaient pas S’ils avaient admis leur souffrances, celles-ci, conscientes auraient pues s’exprimer plus directement. Pablo PICASSO, a-t-il connu une situation semblable ? [9

Résumons les caractères du rêve des réfugiés:

Ce rêve est un rêve typique, car un grand nombre de réfugiés, sinon tous, l’ont connu. Le contenu manifeste varie, il provient de fonds personnels différents et s’étaye sur des rêves typiques variés, mais la pensée latente du rêve est la même chez tous : retrouver la mère patrie et ainsi le lien à la mère. Les associations du rêveur sont relativement pauvres. La compréhension des rêves typiques exige le recours à de nombreux témoignages, comme l’a déjà remarqué S. FREUD.

C’est un rêve de régression en amont d’un événement traumatique, à valeur symbolique de passage, comme les rêves d’examen. Si j’avais échoué à mon examen, si je n’avais pas quitté mon pays, je serais encore un enfant, un jeune irresponsable mais heureux, et je ne serais pas confronté à la situation difficile que je connais actuellement. C’est un cauchemar, car il vise la satisfaction d’un désir infantile inacceptable. Son irrecevabilité se traduit par l’activation des angoisses moïques de ré-engloutissement.

C’est un rêve traumatique, car répétitif et en l’absence de contre-investissements trop importants il vise, en principe, l’abréaction du traumatisme de séparation, au sens du dégagement de BIBRING, par la répétition du trauma. Toutefois si la situation du réfugié perdure, c’est-à-dire s’il ne rentre pas chez lui et continue à nier sa nostalgie du pays la situation traumatogène subsiste et entretient indéfiniment un traumatisme par manque.

[1] Conférence présentée au Congrès de Psychanalyse tenu à Budapest à l’automne 1987. Sujet du congrès : Le Trauma. Parue dans la revue « Le Coq-Héron », N° 108, 1988.  Le texte actuel a été revu et partiellement  modifié.

[2]    GRINBERG L. et R. Psychanalyse du migrant et de l’exilé, éditions CESURA, Lyon. 1986

[3] PERUTZ L. Le cavalier suédois, Seghers, Paris, 1983

[4]    . FREUD, S Traumdeutung, Gesammelte Werke. II/III, p. 251[5]     FREUD, S. op. cité, p.252

[6]  EHRENZWEIG, A « L’ordre caché de l’art », 1974, Gallimard.

[7] Marty P. La psychosomatique de l’adulte, P.U.F. Que sais-je ?  1990, pp. 29-31

[8] Petit Robert de la langue française

[9] On peut lire à ce sujet : WIENER P. Deux rêves de PICASSO, in Le Coq-Héron, 189, 2007

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LETTRE DE LECTEUR

Monsieur Patrick Gérard Debonne

à M. Pryen Directeur Edit. L’Harmattan

26, rue Mont. St Geneviève      75005 Paris 21/08/2011

Cher Monsieur,

J’ai bien reçu votre courrier de vacances. J’ai été sensible à vos exhortations de dynamisme d’auteur…..

Mais il est urgent que vous soyez alerté sur la qualité de certaines de vos publications. Vous auriez absolument tort de penser que je cherche ici à vous flatter. Je vous pousserais plutôt à adresser les plus objectives félicitations à Alexandre Dorna qui dirige votre collection «Psychologie politique ». En publiant de Bokor et Wiener « Peut-on en finir avec Hitler ? », vos éditions ont apporté une contribution décisive à l’esprit de notre siècle.

Le 20ème siècle fut marqué par les catastrophes du « totalitarisme ».Ce concept d’Arendt n’a toujours été qu’un mot vide d’analyse et d’étayage. Il ne fut qu’une description « philosophique » commode qui a toujours attendu un cadre théorique substantiel de psychologie politique qui puisse expliquer pourquoi on n’en pouvait pas « finir avec Hitler ». En proposant de revenir sur l’analyse du narcissisme et du VPI au coeur de l’énigme d’Hitler, Bokor et Wiener ont écrit l’ouvrage qu’on attendait depuis 25 ans et que tous les historiens, les Fest, Kershaw et autres ont montré qu’ils étaient incapables d’écrire. Vos éditions doivent impérativement comprendre l’importance majeure de l’événement qu’elles ont créé. Vous devez investir la création d’une vidéo grand public pour manifester à toute l’idéologie anglo-saxonne et allemande que vous « réalisez » qu’une nouvelle prise de conscience est possible au 21ème siècle. Il faut « séduire » avant de parler et de se faire comprendre, et j’en suis persuadé comme vous. Encore faut-il être sûr qu’on ait bien quelque chose d’important à dire, d’extrêmement important car cela coûte bien cher.

Je ne sais pas comment vous dire en quelques mots ma conviction, parce que c’est bien plus qu’une « conviction ». En ces temps de crise, il faut gagner un « recul ». Je vous souhaite les meilleures vacances pour gagner ce « recul ». J’aimerais aussi que vous me confiez les adresses des auteurs qui méritent un soutien de leur «dynamisme » par toute la famille de l’Harmattan.

Agréez et ma fierté d’en faire partie et mes meilleurs sentiments.

A Lille

Patrick Gérard Debonne

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«Note de lecture sur le livre de Paul WIENER, Peut-on en finir avec Hitler ? »

           

       Notre collègue et l’un des pères fondateurs de l’API, Paul WIENER, vient de publier, chez l’Harmattan, un ouvrage coécrit avec Miklos BOKOR, artiste d’origine juive hongroise comme lui, mais ancien déporté à Auschwitz à l’âge de 17 ans.

              L’ouvrage s’intitule : « Peut-on en finir avec Hitler ? ».

          Cette œuvre, très documentée, très riche, reprend de manière exhaustive tous les arguments en cause dans l’avènement du nazisme et de la « solution finale », en insistant bien sûr davantage sur les aspects psychopathologiques d’Hitler et de ses acolytes. Certes, Hitler était de structure psychotique, tantôt pervers, tantôt paranoïaque, avec un acharnement destructeur principalement contre les juifs, mais aussi contre tout ce qui n’était pas aryen et enfin contre le peuple allemand lui-même, en l’entraînant avec lui dans sa chute, prévisible dès la fin 41. Ce déchaînement destructeur lui a d’ailleurs permis de lutter contre des tendances dépressives avérées.

            Cette personnalité psychotique a pu trouver à se socialiser dans un monde en crise, en « régression narcissique » où la quête d’un imaginaire mégalomaniaque avait pris le pas sur les « liens objectaux ». C’est d’ailleurs l’originalité de ce livre qui montre finalement la parenté des nazis avec l’espèce humaine ordinaire, tiraillée entre « les investissements narcissiques et les investissements objectaux » selon les moments de son histoire. Cette parenté lui permet de tirer les leçons « pour en finir avec Hitler », ou plus exactement pour « en contenir son spectre » : ce n’est qu’au prix d’un effort permanent et de vigilance de tous que l’on pourra réprimer l’assassin qui existe en chacun de nous. Il manque sans doute à ce livre passionnant un aspect plus positif : il s’agit de prendre en compte surtout en cette période de printemps arabe, où les dictatures qui paraissaient inamovibles, voient leur pouvoir contesté par l’ensemble de leur population, parfois avec succès : la revanche des pulsions de vie à l’oeuvre également chez chacun d’entre nous, créatrices de liaisons, s’opposant aux pulsions de mort.

Sylvain BERDAH

Paru dans La Lettre de l’API  n° 31 Juin 2011

Association des Psychiatres de Secteur Infanto-Juvénile

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Notes de lecture Jacques et Judith Dupont

Il s’agit d’un livre intéressant, voire important, rédigé par Paul Wiener, Bokor apportant son expérience et ses illustrations.

C’est un livre ambitieux, qui cherche à aborder le problème de l’aventure nazie – que l’auteur décrit comme une régression –  à la fois par le biais psychologique, politique, sociologique. Une des critiques pourrait justement porter sur cet excès d’ambition. A part le biais psychologique, aucun n’est suffisamment approfondi. La tâche était d’ailleurs impossible dans le cadre d’un seul ouvrage. En même temps, n’aborder que par un seul côté le problème de Hitler, son étonnant succès, la débâcle morale d’une nation et de la majorité de sa population n’aurait pas pu donner son sens à l’événement. Il fallait donc le courage d’entreprendre cette tâche impossible.

Wiener montre comment l’Allemagne, ou plus exactement les peuples qui aujourd’hui la composent, ont subi depuis les débuts de leur histoire des traumatismes successifs ; la guerre perdue de 14-18, les clauses de la paix et la crise de 1929 en étant les derniers. Ces traumatismes fournissent une des bases de la tragédie nazie. Il situe une autre de ces bases dans la sauvagerie qui a fait surface au cours de la Première Guerre Mondiale, et qui a acquis en quelque sorte droit de cité dans le comportement des groupes humains, comme en témoigne le tour pris par l’histoire depuis lors.

La psychologie de Hitler, sa paranoïa, et les effets sur son entourage et sur le peuple allemand sont longuement analysés en partant de l’enfance de celui-ci. Enfant pas très heureux, victime d’un père rigide, fonctionnaire autrichien, il se réfugie dans les jupes de sa mère. Elève médiocre, plutôt rêveur, tempérament artistique. Deux fois refusé à l’Ecole des Beaux-Arts. Je dirais que ce jury a de lourdes responsabilités …Outre son talent artistique, le jeune Adolphe a de réels talents d’orateur, privilégiant l’antisémitisme dont il constate, et bientôt cultive l’efficacité.

Ce fil conducteur psychanalytique est peut-être un peu trop longuement exploité ; il en résulte un certain déséquilibre du livre et quelques répétitions. Toutefois il est intéressant de voir à l’œuvre la force de conviction et d’entraînement que peut dégager l’énergie de la paranoïa. La majorité du peuple allemand s’est laissée emporter par cette force, puis peu à peu compromettre dans des actions qu’elle ne pouvait supporter avoir commises qu’en maintenant leur légitimité. Sans doute, compte tenu des circonstances historiques, politiques, économiques, un grave désordre serait survenu en Allemagne de toute façon. Hitler ne l’a pas déclanché, mais il a certainement contribué, sa pathologie aidant, à lui donner sa forme.

Un facteur important est pratiquement absent du livre : les calamiteuses erreurs, compromissions, parfois choix délibérés des responsables européens sont insuffisamment traités, au profit de la psychologie du tribun et de ses acolytes.  Ça et là mention est faite des conditions économiques de l’Allemagne d’après-guerre, non sans souligner leur importance. La rupture entre les grands progrès des Allemands dans l’industrie, les découvertes, les sciences en général et le retard considérable de la politique et de ce qu’on appelle aujourd’hui la « gouvernance », n’est pas évoquée.

Les considérations psychologiques à propos de Hitler et ses partisans proches sont convaincantes. Mais l’explication que tente Wiener du succès populaire et sa persistance jusqu’à l’absurde, me paraît insuffisante. A l’auteur aussi, d’ailleurs, comme il le note lui-même. Mais qui oserait lui reprocher de ne pas répondre à toutes les questions ?

Wiener montre aussi un fait important : la sauvagerie existe en chaque humain. Elle est plus ou moins bien maîtrisée et canalisée par les effets de la civilisation. Mais une digue s’est rompue au moment de la Première Guerre Mondiale et n’a jamais pu être reconstruite depuis. Wiener fait le triste bilan des explosions de sauvagerie qui se sont produites jusqu’à nos jours et qui se poursuivent. Notamment en Hongrie, son pays d’origine, où aujourd’hui même il ne fait pas bon d’être Juif, et encore moins Gitan.

En conclusion, cet ouvrage ne prétend pas résoudre tous les problèmes posés par l’apparition et le succès du nazisme, mais il a le mérite de stimuler la réflexion sur des sujets qui sont d’une brûlante actualité. Car, manifestement, on n’en a pas fini avec Hitler…

Paru dans « Le Coq Héron » 204, mars 2011

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NOTES DE LECTURE

 

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Est-ce la différence entre les deux auteurs, le plus âgé artiste peintre et le plus jeune psychiatre et psychanalyste qui a permis une telle recherche sur l’hitlérisme à la fois conceptuellement précise et ouverte sur des problématiques multiples.

Comment comprendre avec l’empathie nécessaire à une approche psychologique un homme qui est la cause de millions de morts et qui a laissé un monde abîmé après son passage au pouvoir.

Les auteurs pour qui la notion de culture européenne a un contenu concret ne réduisent pas leur analyse à un système de causalité simple aussi producteur de discours soit-il.

Hitler, sa personnalité, son histoire, sa pathologie, son contexte familial et social, font l’objet d’une analyse minutieuse qui révèle de nombreux faits peu ou mal connus et les met en perspective.

Les auteurs utilisent des notions et des mécanismes de psychopathologie qu’ils définissent et expliquent avec le plus grand soin, ce qui est utile pour chacun et indispensable au lecteur non spécialisé. Mais ils ne s’enferment pas dans les frontières des disciplines médicales ou psychologiques. «Le côté infernal de sa personnalité ne s’explique néanmoins ni par son passé d’enfant ‘surdoué’ ni par sa relation à sa mère». Ils poursuivent l’analyse et montrent comment la mort de sa mère soignée avec dévouement par un médecin juif va générer un antisémitisme délirant. Plus tard des séjours en hôpital psychiatrique une cécité temporaire viendront renforcer sa conviction d’avoir pour mission de sauver l’Allemagne. S’est-il identifié à Saül de Tarse victime lui aussi d’une période de cécité d’où il sortira renforcé sous le nom de Paul pour entreprendre une refondation du christianisme.

Hitler, peintre médiocre du moins aux yeux des institutions de son temps qui le refusent à Vienne aurait pu rester cet homme sans importance, malade mental de surcroit  s’il n’avait rencontré un peuple Allemand perdu par la défaite militaire, les difficultés économiques qui en étaient les conséquences, le chômage et la misère, si la culture allemande ne s’était pas prêtée à cette prise du pouvoir, si les démocraties européennes avaient été plus clairvoyantes et plus courageuses, si la culture juive n’avait été paralysée par un millénaire de non violence. Cette longue liste de «si» nous paraît rassurante car elle montre la faible probabilité de revoir une telle conjonction de conditions pour reproduire une nouvelle version de régime nazi.

Une représentation de la monstruosité d’un régime dictatorial est le plus souvent vêtue des habits d’un pays sous-développé. Pour Hitler il n’en est rien. Au moment de la prise de pouvoir l’Allemagne certes aux prises avec des difficultés nombreuses était un des pays les plus modernes au monde. Dans un ouvrage récent Christian Ingrao présente les résultats d’une étude sur 80 dirigeants des organes de répression du III° Reich. Plus de la moitié d’entre-eux avaient fréquenté une université et près d’un tiers étaient titulaires d’un Doctorat.

Bokor et Wiener explorent la profondeur de l’inscription dans la culture allemande de notions comme celles de «Lebensraum» ou de «Völksch». La première pour laquelle la destruction des Juifs qui doit être suivie par celle des peuples Slaves n’est que le début d’une ambition plus vaste de nettoyage ethnique. La seconde qui date de la fin du XIX° siècle n’est pas moins antisémite, mais elle lutte contre toute forme de monothéisme et veut rendre à l’Allemagne sa dimension païenne.

L’ouvrage de Bokor et Wiener explore de nombreux autres aspects de l’histoire d’Hitler et de sa rencontre avec celle de l’Allemagne dont il est difficile de rendre compte dans un espace limité. On ne peut que recommander de lire le livre dans son intégralité.

Son titre nous était apparu comme une peu énigmatique mais il s’est éclairé à la lecture d’un article récent du journal «Le Monde» daté du 15 octobre 2010. Il est intitulé : «Hitler, une obsession allemande» et porte comme sous titre «C’est une première en Allemagne : une exposition de consacre prudemment au Führer. Et interroge une nouvelle fois le pays sur son rapport au nazisme.»

JM Jakobi

Pour citer ce document

JM Jakobi, «Peut-on en finir avec Hitler ?», Les Cahiers de Psychologie politique [En ligne], numéro 18, Janvier. URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1812

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Long cheminement, dénouement abrupt

Miklos Bokor, Paul Wiener

Collection Psychologie politique

ISBN : 978-2-296-11246-9; 238 pages Prix éditeur : 23,50  €

                 Au cours de l’entretien psychanalytique préliminaire, l’analyste fait bien de s’identifier à son analysant. Il se dégage ensuite de son identification et prend ses distances pour se faire une opinion. Pour appréhender un personnage historique l’empathie est également utile. C’est en s’identifiant à lui qu’on le connaît le mieux. Cette démarche est possible avec le jeune Adolf, et même avec le politicien à ses débuts mais devient plus difficile, presque impossible, avec le dictateur. En rétablissant la bonne distance, on arrive néanmoins à le camper. Peut-on affirmer, parlant d’Hitler, que rien d’humain ne nous reste étranger ? Hitler s’est-il exclu de l’humanité ou au contraire, était-il humain, trop humain ?

Miklos BOKOR est artiste peintre, représentant de la plus haute tradition de la figuration, celle qui observe la vraie nature de l’homme. Il a fait l’expérience d’Auschwitz à l’âge de 17 ans.

Paul WIENER est psychiatre d’enfant, de formation psychanalytique, ancien Professeur des Universités. Sa vision synthétique et originale fait appel à des points de vue inédits sur ce sujet si abondamment exploré.

Hitler a été chenille en Autriche, chrysalide pendant la première guerre mondiale et s’est métamorphosé ensuite en véritable Sphinx à tête de mort. Le sphinx tête de mort (Acherontia atropos) est un papillon nocturne.

Interview avec l’auteur

Peut-on en finir avec Hitler ?

Miklos Bokor Paul Wiener (Auteurs)

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Editions  L’Harmattan -

7, rue de l’École Polytechnique 75005 Paris Tél : 01 40 46 79 23

Marie-Anne Hellian -Sciences
Humaines         marieanne.hellian@harmattan.fr

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION

I. HITLER, SA PERSONNE

Ses débuts

  • Un enfant « surdoué »
  • Un garçon trop proche de sa mère, un adolescent éprouvé
  • Éradiquer l’histoire familiale
  • A Vienne

Hitler était‑il psychotique ?

  • De la psychose
  • La structure psychotique d’Hitler

Sa première guerre et ses conséquences

  • Son vécu mystique, sa métamorphose
  • Le « Vécu psychotique initial» (V.P.I.)
  • Son antisémitisme et ses angoisses hypocondriaques de persécution
  • La paranoïa d’Hitler

Des aspects de sa personnalité

  • Un ogre végétarien
  • L’artiste mué en démiurge funeste
  • Son narcissisme
  • Parenthèse sur le génie ; Hitler le génie maléfique

II.    LES JUIFS ET LES CHRETIENS

Les Juifs

  • Le judaïsme dans l’Antiquité
  • L’identité juive
  • Le refoulement de l’agressivité chez les Juifs de la diaspora
  • L’Emancipation

Les Chrétiens

  • Les positions œdipiennes juive et chrétienne
  • L’antisémitisme chrétien religieux

III.  L’EUROPE ET L’ALLEMAGNE

L’Europe

  • L’Europe, une civilisation multipolaire

L’Allemagne

  • Préludes germaniques
  • Les Saxons ; le traumatisme de la conversion forcée
  • Millénarismes
  • Luther (1483‑1546)
  • Identité collective et nationale en Allemagne

Dérives nationalistes

  • Le nationalisme romantique
  • La mythologie néo-germanique
  • Des présupposés implicites de la pensée völkisch
  • La crise d’identité individuelle et collective, normale et pathologique

Clivage de l’économie socioculturelle en Allemagne

  • L’industrialisation comme danger d’envahissement pulsionnel
  • L’antisémitisme politique racial
  • L’Europe avant et après la Première Guerre mondiale

IV. REGRESSION NATIONAL-SOCIALISTE

Hitler devant son public

  • Du sublime
  • L’amalgame du rationnel et de l’irrationnel dans le IIIe Reich
  • Quelques particularités de la régression nazie

Le tribalisme national-socialiste

  • Fétichisme nazi
  • Système de parenté et purification chez les Nazis

Le système totalitaire

  • Du narcissisme collectif
  • L’aggravation régressive du malaise dans la civilisation européenne
  • Le totalitarisme, une régression
  • La position œdipienne national-socialiste et totalitaire

V.  HITLER, SON ACTION 1

Devenir le Führer

  • Perversion narcissique ; valeurs völkisch
  • L’utilité politique de l’antisémitisme
  • L’ascension d’Hitler
  • Charisme
  • La prise de pouvoir d’Hitler

Comparer trois révolutions

  • La Révolution française
  • Les révolutions  bolchevique, nazie et la terreur totalitaire

Hitler et son action 2

  • Perpétuer la culture de la destruction de masse de la Première Guerre mondiale
  • Le radicalisme génocidaire nazi
  • King Kong
  • Les responsabilités européennes et américaines
  • Les responsabilités juives
  • L’antisémitisme hongrois et ses conséquences

QUE PEUT FAIRE LA DERNIERE GENERATION DU TEMPS DES HORREURS AVANT DE DISPARAITRE‑?

Références

 
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L’actualité d’Hitler

A Berlin se tient actuellement la première grande exposition en Allemagne sur Hitler, « Hitler et les Allemands ». Les organisateurs ont évité d’évoquer la personnalité d’Hitler. Dans notre livre, Miklos Bokor, Paul Wiener, « Peut-on en finir avec Hitler ? », édité par L’Harmattan en 2010, en revanche, nous y insistons. Aux Etats–Unis et en Angleterre vient de paraître « Bloodlands : Europe Between Hitler and Stalin », (Pays de sang, Europe entre Hitler et Staline), de Timothy Snyder de l’université de Yale. Un livre auquel les médias semblent accorder de l’importance. Les dictatures, les dictateurs idéologiques font parler d’eux maintenant alors que le temps des idéologies semble passé. Ce besoin collectif de pouvoir enfin respirer et prendre ses distances avec les terroristes du siècle dernier soulage peut-être l’angoisse et la surprise d’être confronté à des terreurs plus actuelles. On croyait pouvoir oublier les Hashâshîn, ou Assassins du XIe, XIIe et XIIIe siècles, précurseurs historiques de nos jihadistes. Ils ont dominé le Moyen Orient par leurs assassinats ciblés et nous ont légué le mot assassin. Or ils s’imposent à nous dans une version moderne. On espère donc aussi se débarrasser tôt ou tard de ces figures de cauchemar. Nous sommes tous des Saint George évoquant leur dragon autrefois terrassé afin de se donner du courage pour affronter le nouveau.

En écrivant « Peut-on en finir avec Hitler », nous avions nous aussi cet espoir d’exorciser le passé, dans un sens plus large cependant que celui que je viens d’évoquer. Nous étions, certes, hantés par nos souvenirs et cherchions l’effet cathartique dispensé autrefois par les tragédies grecques. Mais Hitler pour nous incarnait non seulement le mal du XXe siècle, mais le Mal tout court qui se manifeste, certes, dans le destin des Juifs mais aussi dans celui des Arméniens, des Bosniaques, des Cambodgiens, des Tutsis et dans tous les génocides actuels et à venir. Peut-on en finir avec le Mal dans ce monde, peut-on l’éradiquer ? C’est la question implicite que nous avons posée dans notre travail, d’abord sans vraiment en être conscient pour reconnaître ensuite que c’était là le vrai problème de notre humanité. Les Hitler viennent et s’en vont mais le Mal demeure. Comment le Mal est-il arrivé à prendre le dessus, comment nous a-t-il déshumanisé, son long cheminement et son dénouement abrupt qui nous a précipité dans l’abime est le thème de notre livre.

Paru dans : lepetitjournal.com [newsletter@lepetitjournal.com]
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